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« Les politiciens faisaient la file pour faire enregistrer leur nom avec extension .be. »

.be existe depuis 20 ans, et le gestionnaire de noms de domaine DNS va souffler ses dix bougies. A cette occasion, nous nous replongeons dans l’interview que nous avait accordée le professeur Pierre Verbaeten. L’éminence grise de l’internet belge est aussi l’homme qui a géré le nom de domaine .be des années durant. « On m’appelait l’empereur du net », déclare-t-il, « et même le pape virtuel. »

Pierre Verbaeten rayonne, lorsqu’on lui rend visite à la faculté des sciences informatiques de la KULeuven. C’est que son département fait la une depuis une année. Les visiteurs comme votre serviteur et les étudiants intéressés y sont reçus dans un environnement à la fois frais et ultramoderne.

Le professeur a toujours été très préoccupé par le sort de sa faculté. Une de ses grandes réalisations est, d’ailleurs, le lancement d’Ubizen en 1995. Cette société de consultance absorbée plus tard par Verizon était une splendide vitrine pour le département, seulement voilà! « En voyant cet ouvrage, les étudiants optaient pour des études d’ingénieur civil au lieu des sciences informatiques », médite le mentor.

Neutre et autonome

Le nom de Pierre Verbaeten dit surtout quelque chose à cause des nombreuses années pendant lesquelles l’intéressé a été responsable de l’attribution de noms de domaine .be sur l’internet. Revenons quelques instants à 1989, l’année où l’on a parlé pour la première fois de .be. A l’époque, tout le trafic réseau était contrôlé par quelques pionniers issus du monde académique et des instituts de recherche. « Avant qu’il ne soit question de l’internet, nous échangions des e-mails à l’aide d’ordinateurs raccordés les uns aux autres par des lignes sérielles primitives, raconte notre interlocuteur. A un certain moment, deux réseaux ‘au sens propre’ ont été mis à disposition en Flandre. Vous aviez, d’une part, Earn, la European Academic Research Network, qui utilisait des protocoles d’IBM et, d’autre part, Eunet, le European Unix Network, dans le cadre duquel il fallait encore s’appeler l’un l’autre. »

Au début des années ’90, les deux acteurs ont demandé à Pierre Verbaeten s’il souhaitait coordonner le développement d’une région internet belge. « Apparemment, j’ai été considéré comme assez neutre et autonome pour m’acquitter de la tâche, s’esclaffe le sexagénaire. Que tout soit bien clair : ce job n’était pas rémunéré. »

Bien entendu, toutes les demandes n’étaient pas acceptées. « L’entreprise qui optait, par exemple, pour le nom de domaine belgianchocolates.be était refusée catégoriquement, ce nom ayant une consonance trop générale, précise le professeur. A moins que l’entreprise concernée ait pu prouver que le nom était enregistré officiellement et utilisé comme nom de société. L’entreprise anversoise Lloyd a ainsi suggéré le nom de domaine portofantwerp. Au début, j’ai refusé, mais lorsque j’ai su qu’il s’agissait d’un nom enregistré utilisé par Lloyd depuis des années, j’ai finalement changé d’avis. »

Initialement, Pierre Verbaeten n’acceptait pas non plus de demandes d’individus ou d’associations. « Cette mesure était notamment une épine dans le pied de nombreux hommes politiques qui auraient souhaité enregistrer leur nom de famille suivie de l’extension .be. Ils ont donc dû se rabattre, par la force des choses, sur des domaines génériques avec extension .com ou .org. »

L’homme reconnaît sincèrement qu’il n’avait pas le temps d’enregistrer des noms de domaine de particuliers. « Cela dit, les règles étaient clairement définies dans des accords avec les fournisseurs de services de l’époque. Je détenais sans doute un certain pouvoir. Il est aussi arrivé que des entretiens téléphoniques dégénèrent en échanges d’injures, mais je ne pouvais certainement pas verser dans l’arbitraire. Nous devions aussi, dans la phase initiale, être particulièrement prudents, pour éviter que tous les noms intéressants soient raflés sans raison. Au fait, saviez-vous que certains Etats européens n’ont libéralisé l’attribution de noms de domaines que récemment? »

Intenable

Au début, l’attribution et la gestion de noms de domaines étaient encore facilement combinables avec des activités académiques et de recherche. Mais alors qu’on s’approchait du nouveau millénaire, Pierre Verbaeten en a eu assez. C’est lui-même qui le dit. « A partir des années ’98, ’99, la situation était tout simplement intenable. En ’94, il n’existait que 129 noms de domaines .be. En ’99, par contre, ils étaient déjà 14.000. Nous en étions sûrs : il devait se passer quelque chose. »

Le 2 février 1999, la mission de notre interlocuteur a été confiée à dns.be, une ASBL fondée par l’ISPA (la fédération des fournisseurs d’accès à l’internet), Beltug et Agoria. L’IBPT faisait office d’observateur. « Depuis lors, de nombreuses personnes discutent de la réglementation et de l’octroi de noms de domaines. DNS compte par exemple en ses rangs un représentant de l’IBPT. Selon une application très stricte de la législation, ce sont eux qui, finalement, sont responsables des schémas de numérotation sur les réseaux publics. Je pense néanmoins que, jusqu’ici, dns s’entend très bien avec le BIPT. Ils nous laissent donc poursuivre notre travail calmement. »

Lors du lancement de DNS, certaines choses inacceptables se sont toutefois produites. « Lors de la libéralisation, des noms ont été raflés alors qu’ils appartenaient, en réalité, à autrui. Une procédure de résolution alternative des litiges (‘alternative dispute resolution’ ou ADR, NDLR) dans le cadre de laquelle des plaintes pouvaient être introduites a également été mise en place par la même occasion. Si, en cas de piratage, un détenteur de marques s’adressait d’emblée à l’organisation, cette dernière lui donnerait automatiquement raison et ces jugements sont contraignants. » Preuve que cette procédure n’est pas une sinécure: 8 ans après la libéralisation des noms de domaine aux Pays-Bas, des erreurs sont encore constatées.

Après des débuts mouvementés, DNS a commencé à bien tourner. Cette évolution a également été remarquée à l’étranger, à tel point que, lorsque DNS a (avec les registres suédois et italiens) introduit une proposition de gestion des noms de domaines .eu selon le modèle belge, la suggestion a été approuvée par la Commission européenne. Pierre Verbaeten était aussi impliqué dans le lancement d’Eurid et en est président du conseil d’administration. « Les lignes de force du modèle belge, avec la vente indirecte de noms de domaines aux clients finaux, via des enregistreurs, étaient tout simplement bien choisies. Le modèle de DNS a été repris plus tard dans plusieurs pays, et pas seulement par Eurid. Détail amusant: auparavant, je disais formellement à mes étudiants que pour créer des noms de domaines .eu, il était préférable de supprimer des codes pays comme .be, .nl ou .fr. Je peux aussi m’imaginer que, dans ces pays, les registres ne sont pas partisans du nom de domaine .eu parce qu’il s’agit, en réalité, d’un concurrent. »

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Ubizen

En mai 1995, quatre étudiants ont, à l’initiative de Pierre Verbaeten, uni leurs efforts pour créer une société de consultance. « Notre groupe de recherche était déjà scientifiquement présent sur le Net depuis des années, explique le professeur, et nous avions déjà accumulé une bonne base de matériel de cours et connaissances, susceptible d’intéresser le monde des entreprises. »

Pendant la phase de lancement, NetVision – la future Ubizen – a mis sur pied des projets de recherche intéressants centrés sur l’e-commerce, en collaboration avec le département informatique de la KULeuven. L’entreprise a aussi engagé des dizaines d’ingénieurs civils qui avaient obtenu leur diplôme sous l’ère Verbaeten. Le professeur était administrateur d’Ubizen depuis le premier jour. Son groupe de recherches a également investi 7.000 EUR dans le lancement de la société.

Le rachat d’Ubizen par l’américain Verizon n’est-il pas resté en travers de la gorge du professeur, voire considéré comme un affront? « Ubizen fait désormais partie de Verizon, mais continue d’utiliser pleinement le logiciel que nous avons jadis développé. Ce logiciel était le fruit d’un savoir-faire qui, de l’avis de tous, était le top absolu. Nous pouvons donc être très fiers de nous, du moins sur ce plan. Par contre, Ubizen n’a pas réagi comme il le fallait au moment où des bénéfices plantureux devaient, soudain, être réalisés et lorsque le marché s’est effondré… (Pierre Verbaeten fait allusion à l’éclatement de la bulle internet, NDLR). Elle n’a pas fait preuve de la fermeté nécessaire et n’a pas élagué assez vite. Cela dit, l’opération n’était pas évidente. »

En tant qu’observateur internet de la première heure, il est aussi arrivé à notre interlocuteur de louper le coche. En 2000, il avait prédit que d’ici la fin de la décennie, la télévision et le PC ne pourraient plus être distingués l’un de l’autre et que le facteur d’intégration serait l’internet. « Dans un sens, c’est bien ce qui se produit. Belgacom n’envoie-t-elle pas d’images télévisées via l’internet? Néanmoins, je dois reconnaître que gérer tous les réseaux domestiques avec la télévision et faire en sorte que tous les appareils puissent dialoguer entre eux n’est pas pour demain. C’est encore trop complexe, à moins qu’après-demain… » (rires)

Data News s’est entretenu avec Pierre Verbaeten.
source DataNews.be