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Monétisation de l’immatériel : les noms de domaines (3/9)

Conférence à l’Atelier Internet de l’ENS,
Paris, lundi 12 novembre 2007
par Charles Simon

Des chiffres nommés désir ou Evolution de la perception des noms de domaine

Dans l’esprit de ses concepteurs, Le DNS devait être un arbre (DNS tree) hiérarchisé en profondeur. Un nom de domaine se lit de droite à gauche, chaque point indiquant le franchissement d’un niveau.
truc.machin.chouette.com est par exemple un nom de domaine de 4e niveau.
com correspond au nom de domaine de 1er niveau.
chouette.com de 2e
machin.chouette.com de 3e
truc.machin.chouette.com de 4e.

Lorsque l’internet était utilisé quasi exclusivement par des chercheurs, cette hiérarchie devait refléter des structures organisationnelles et des noms (2). Dans le schéma ci-dessus, le nom de 3e niveau mockapetris.isi.edu correspondait par exemple très certainement au terminal de Paul Mockapetris, un chercheur de l’Institut des Sciences de l’Information (ISI), un centre universitaire. Par ce jeu de ramification, un grand nombre de terminaux devaient être groupés sous un nombre réduit de noms de domaine de 2e niveau. Mais quand l’internet a quitté les laboratoires, l’arbre DNS s’est aplati.
Dès 1998, des recherches indiquent que le nombre de noms de domaine de 2e niveau enregistrés approche le nombre de terminaux connectés à l’internet, ou du moins le nombre de ceux capables de fournir des services à des tiers (3). L’internet est alors en train de s’établir comme un ‘ média grand public ‘ et ses nouveaux utilisateurs n’ont aucune notion ni de ce qu’est une adresse IP ni de la fonction technique que le DNS remplit. Un nom de domaine n’est pas pour eux une façon de désigner un terminal mais simplement ce qu’il semble être : une enseigne identifiant un service. C’est l’époque de la dot-com bubble, la bulle des point-com comme les anglophones appellent la bulle spéculative sur les valeurs technologiques de la période 1995-2001.

Tendances du .fr

– Plus de 857 000 noms de domaines gérés au 1er juillet 2007
– Croissance de +20% au 1er semestre 2007
– Les sous-extensions sont marginales(.asso.fr, nom.fr etc)

Les noms de domaine sont donc désormais de purs signifiants, détachés de leur fonction technique. Aux yeux du grand public, les ‘ point-com ‘ sont même devenus synonymes de l’ensemble de l’internet.

(1) Mockapetris (P.), Domain names – Concept and facilities, RFC 1034, novembre 1987, ftp://ftp.rfc-editor.org/in-notes/rfc1034.txt.
(2) Mockapetris (P.), ibid.
(3) Klensin (J.), Role of the Domain Name System (DNS), RFC 3467, février 2003, ftp://ftp.rfc-editor.org/in-notes/rfc3467.txt.
(4) Données fournies par l’Afnic.

(à suivre)

Source CawAilleurs, le Cawa d’AdmiNet City

Monétisation de l’immatériel : les noms de domaines (1/9)

Conférence à l’Atelier Internet de l’ENS,
Paris, lundi 12 novembre 2007
par Charles Simon

Le vol des mots

‘ Je suis un voleur. Je vends des noms de domaines. Je gagne beaucoup d’argent en vendant à un public qui n’y comprend rien un simple acte informatique qui consiste à ajouter une ligne dans une base de données ‘ (1), voilà comment Laurent Chemla résumait l’économie des noms de domaine en l’an 2000. Laurent Chemla n’est pas n’importe qui, il est l’un des fondateurs du bureau d’enregistrement Gandi, le plus important bureau français (2). Sept ans plus tard, les noms de domaine est-ce toujours le vol ?

Les noms de domaine ont ceci de particulier qu’ils se sont détachés de la raison d’être que leur avaient fixée leurs concepteurs. Ils devaient être des identifiants plus faciles à retenir et à manier pour l’utilisateur humain que les adresses IP, ces numéros de téléphone de l’internet. Ils devaient être de simples pointeurs techniques permettant de faire le lien entre une identification humaine (le site web X répond à l’adresse www.exemple.com) et une identification mécanique (le serveur informatique hébergeant le site web X répond à l’adresse 192.64.206.34). Aujourd’hui l’écrasante majorité des utilisateurs ne voit plus en eux qu’une enseigne, un symbole et, la rareté aidant, ils ont pris de la valeur. Ce qui n’était qu’une ‘ ligne dans une base de données ‘ est devenue un objet de commerce qui s’enregistre, se revend, se squatte et se récupère à l’issue de procédures judiciaires.
Au passage, il ne fait pas de doute qu’on peut devenir riche grâce aux noms de domaine. Laurent Chemla en est la preuve vivante. Lui et les 3 autres fondateurs de Gandi ont touché 13,35 millions d’euros lorsqu’ils ont vendu leurs parts dans la société à la mi-2005. Mais il ne s’agit que d’une aventure individuelle dans l’histoire plus générale de l’industrie des noms de domaine.

Nous ne prétendons pas retracer ici cette histoire ou même l’esquisser. Après avoir dégagé les lignes de force qui nous semblent marquer l’évolution des noms de domaine depuis 1995, nous essayerons simplement de les illustrer par des exemples concrets . Cette méthode pointilliste trace le portrait d’un monde vu par un praticien. Elle ne prétend ni tout saisir ni être neutre. C’est la vision d’un avocat. Les points saillants sont donc ‘ pathologiques ‘. Les déviances, les points limite sont préférés aux comportements ‘ normaux ‘.
Mais au travers des observations fragmentaires un fil se dégage : l’écart paradoxal entre la valeur nominale et la valeur symbolique des noms de domaine. Aujourd’hui, des gens sont prêts à investir des milliers d’euros pour la possession d’une ‘ ligne de code ‘ qui n’en vaut que quelques dizaines à l’enregistrement. Des intermédiaires sont bien sûr apparus pour tirer parti de cette situation. A côté du spéculateur occasionnel qui enregistre des noms de domaine au coup par coup et les met aux enchères sur les plateformes spécialisées, on trouve donc ces plateformes elles-mêmes, le ‘ cybersquatteur ‘ qui enregistre comme nom de domaine la marque ou le patronyme d’un tiers dans l’espoir d’en tirer un profit illégitime ou encore le professionnel qui enregistre en masse des noms pour leur associer des sites web qui sont en fait de véritables panneaux publicitaires virtuels. Toutes ces personnes sont les receleurs de ce simple acte informatique dont parlait Laurent Chemla en 2000.

En 2007, le vol continue donc.

(à suivre)

(1) Le texte de la tribune est disponible en ligne à l’adresse : http://www.chemla.org/textes/voleur.html.
(2) Devaux (G.), ‘ Gandi, une révolution dans la continuité ‘ in Le Journal du Net, 2 juin 2006, http://www.journaldunet.com/0606/060602-gandi.shtml

Source CawAilleurs, le Cawa d’AdmiNet City