Les 65 000 concurrents de l’Icann

« Au lieu de s’engager dans d’âpres discussions sur la manière de faire cesser une situation de quasi-monopole, existe-t-il des alternatives techniques à la gestion des noms de domaine par l’Icann ? », s’interroge le chercheur Francis Muguet, auteur du projet de recherche « Net4D« (« Nouvelle génération de services de noms de domaine »).

Sous contrat depuis mi-juillet auprès de l’Union internationale des télecommunications (UIT) à Genève, il propose d’utiliser les mêmes tuyaux techniques que le réseau Internet, c’est-à-dire le protocole IP, mais d’exploiter un paramètre inexploité, celui des « classes », pour introduire de la concurrence dans le système des noms de domaine.

Lorsqu’un internaute accède au réseau, un paramétrage invisible, réglé par défaut, utilise une classe « IN », gérée par l’Icann. Or, il existe, constate le chercheur à la tête du KNIS structure ouverte en collaboration académique avec le département des systèmes d’information de l’Université de Genève, jusqu’à soixante-cinq mille autres classes, qui demeurent inutilisées. « Historiquement, d’autres réseaux distincts d’Internet, tels que Chaosnet (classe CH) et Hesiod (classe HS) utilisaient des classes différentes », poursuit-il. Pour l’usager, la différence est à peine perceptible : il suffit d’ajouter un champ supplémentaire de deux lettres avant le nom de domaine. Avec les nouveaux navigateurs, cette opération peut même être réalisée directement.

L’utilisation de classes de nommage, qui ouvre un nouveau champ de possibles dans les noms de domaine, prévient aussi les risques de fragmentation et la « balkanisation » d’Internet. La vraie alternative ne serait-elle pas de créer d’autres serveurs racines, distincts de ceux administrés par l’Icann ? La Chine s’est déjà engagée dans cette voie et propose ses propres extensions avec des caractères chinois ; ces dernières ne sont pas accessibles du reste du monde, qui utilise les serveurs racines de l’Icann. Pour le chercheur, les systèmes DNS alternatifs obligent à recréer – ou à copier – un réseau équivalent à celui de l’organisme américain, ce qui pose nécessairement de nombreux problèmes techniques et juridiques.

TECHNOLOGIE EXPÉRIMENTALE

La solution de M. Muguet, qui mettrait fin au monopole de l’opérateur historique de l’Icann, a même l’avantage de pouvoir être testée sans obstacle juridique. Sur les soixante-cinq mille classes disponibles, deux cent cinquante-cinq peuvent faire l’objet d’une expérimentation à « usage privé », selon les spécifications de l’Internet Engineering Task Force (IETF), qui développe les standards de l’Internet.

Le premier avantage de l’ouverture du DNS à la concurrence est d’abaisser considérablement l’accès aux noms de domaine, notamment dans les pays émergents, alors que les nouvelles extensions proposées par l’Icann font l’objet d’enchères dont les montants atteignent des millions de dollars.

Promotion du multilinguisme, création d’espaces dédiés aux sciences, à la culture et à l’éducation, ou mise à disposition de noms de domaine par les mairies ou les administrations, les applications des classes sont nombreuses. « Cette initiative est utile pour faire avancer les idées et démontrer l’intérêt d’avoir des espaces multiples. C’est un moyen d’entrer dans une nouvelle conception des noms de domaine », souligne Louis Pouzin, polytechnicien, président fondateur de la Société française de l’Internet et membre de l’association Eurolinc, qui prône la diversité linguistique sur le Net.

Ce système vise enfin à prévenir un autre monopole : celui qui se dessine avec l’Internet des objets. Après avoir connecté plus d’un milliard et demi d’hommes, la traçabilité des millions de biens et des marchandises est peu à peu remplacée par des puces sans fil, bientôt directement connectées à Internet. A l’heure actuelle, ce marché de taille, à terme bien plus vaste que les noms de domaine sur Internet, utilise l’Object Naming Service (ONS), qui passe par l’intermédiaire de deux ou trois noms de domaine du système géré par l’Icann.

auteur ; Laurent Checola
source LeMonde.fr